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Patagonie

Mais où sont passés les Alakalufs ? La réponse est simple, ils ont été décimés par la « civilisation », effacés par le « progrès », consumés par la venue de l’homme blanc, des européens, par les bienfaits de l’occident. Et j’ai beau scruter l’horizon, la moindre courbe du rivage à la recherche d’une pirogue, d’une fumée, d’un feu, je sais pertinemment que je ne verrais rien, jamais, plus jamais. Même pas leurs fantômes qui ont été balayés par les vents furieux du bout du bout du monde. Les canaux patagons sont vides de toute présence humaine, si ce n’est celles de pêcheurs, de rares touristes aventureux ou de quelques farfelus comme nous, venus ici à la recherche des derniers territoires vierges et inconnus de la planète. Le seul endroit qui abrite des cavités souterraines se situent bien au nord de Puerto Natales, perdu dans le dédale de bras de mer, de canaux qui jalonnent la côte pacifique du continent sud-américain et du Chili. Ce lieu unique a été appelé archipel de Madre Dios par les envahisseurs espagnols. Nous ne savons pas si les « nomades de la mer » donnaient un nom à chaque ile, à chaque lieu ? Si tel était le cas, ces noms, ces appellations ont disparus avec eux sans que nous puissions en avoir aucune trace. Force et faiblesse de la culture orale qui survit aussi longtemps que les générations se succèdent et qui disparait dès lors que le dernier représentant du groupe disparait. Difficile aujourd’hui, de concevoir un mode de vie aussi rude, aussi austère, aussi éloigné du notre. Les Alakalufs ou Kaweskar que l’on peut traduire par les « hommes », peuplaient les canaux patagons, tout du moins ceux dans lesquels nous allons évoluer. Plus au sud, ils portaient le nom de Yaganes. Ils naviguaient dans des pirogues, le plus souvent nus ou juste recouvert d’une peau de phoque, le corps enduit de graisse. Comme tous les peuples nomades, ils se déplaçaient selon leurs besoins en nourriture. Ils vivaient de la chasse, de la pêche, de la cueillette. Les plages sont encore recouvertes des restes de coquillages qui les ont nourris durant des siècles. Ils plongeaient dans une eau glaciale pour les ramasser. Après les avoir mangés, ils les empilaient soigneusement et ils rangeaient les uns à côté des autres. Il y avait une histoire de respect, une volonté de ne pas fâcher les esprits, je crois, jeter les coquilles vides, n’importe comment aurait été une forme de sacrilège. Souvent recouverts d’algues, ces empilements sont encore nettement visibles et nous marchons dessus, en grande partie sans nous en rendre compte. Ils vivaient dans l’un des environnements les plus difficiles de la planète, dans un dépouillement presque total. Battus par les vents, la neige, des pluies diluviennes, secoués par des vagues furieuses, mordus par le froid, ils vécurent ici pendant des périodes immémoriales. Lorsqu’ils mettaient pieds à terre, ils s’abritaient dans des huttes sommaires, construites de quelques branches et recouvertes de peaux afin de se protéger un peu des intempéries. Personne ne saura jamais pourquoi ils choisirent cet endroit pour y vivre ? L’avaient-ils choisi d’ailleurs ? Avaient-ils conscience de leurs origines, transmises dans leur histoire orale ? Leurs lointains ancêtres venaient-ils d’Afrique, berceau de l’humanité ? Sont-ils passés par le détroit lors de la période glaciaire ? Sont-ils descendus lentement, poussés par les groupes successifs toujours un peu plus au sud ? Sont-ils venus par la mer, des lointaines îles du Pacifique ? Où est-ce encore autre chose ? Nous ne saurons sans doute jamais et peu importe dans le fond. Avons-nous besoin de tout savoir ? Ils étaient là et depuis bien longtemps, survivant dans des conditions qui nous auraient tuées en quelques semaines. Et nos ancêtres européens sont arrivés, ils les ont toisés de toute la hauteur de leur savoir, de leur connaissance, de leur « grandeur ». Nous n’avons rien vu d’autre que des sauvages, à demi nus, nous n’avons pas compris que sous nos yeux se tenaient l’essence même de l’humanité, de l’humain, primitif, premier, essentiel. Bien évidemment, je n’échappe pas à la fascination occidentale pour la Patagonie, pour le bout du bout du monde. J’ai lu la majeure partie des classiques et les principaux auteurs dont le sujet ou le cadre des récits se situent là-bas. Et bien évidemment, les expéditions organisées par Centre Terre, les images, les films, les reportages m’ont immédiatement séduit. Au point qu’un jour, j’ai envoyé un mail, resté sans réponse dans lequel j’exprimais mon envie de me joindre à cette expédition. J’avais presque oublié et des années plus tard, sur le quai du RER en rentrant du travail, je reçois un coup de fil de Buldo, le responsable d’expédition, me demandant si j’étais libre pour partir là-bas, dans trois mois ? Il cherchait un plongeur pour remplacer au pieds levé, un membre qui ne pouvait plus venir. J’avais vingt quatre heures pour donner ma réponse, convaincre ma femme, mon employeur, de me laisser filer quatre semaines pour la grande aventure. Plus habitués à plonger seul où avec le groupe privilégié des copains, la difficulté aura été de s’adapter aux règles de l’expédition, à la vie de groupe, à faire passer l’intérêt collectif avant le particulier. Je n’y suis pas parfaitement arrivé, ma misanthropie n’avait pas encore atteint le stade actuel mais elle était déjà bien développée. Je n’ai pas pleinement profité de cette édition, je ne me suis pas rendu assez disponible, mais ce mois passé là-bas aura été l’une des expériences les plus incroyables que je n’ai jamais vécue. Peu d’endroit sur Terre m’ont autant ému et bouleversé et participer à un projet aussi fou d’exploration géographique et d’exploration souterraine aura été une opportunité fabuleuse. Là-encore, je rêve de pouvoir revenir dans les canaux avant de quitter ma vieille carcasse.

Archipel de MadreDios
Gouffredu Kawtcho

Ce gouffre avait été repéré lors d’une expédition précédente. Un torrent plus ou moins important selon les pluies, dévale entre la forêt et la roche pour entrer sous terre par un grand porche naturel creusé dans la paroie. Bien évidemment nous ne pouvons accéder à cette zone que par la mer. Le semi-rigide solidement attaché, nous progressons dans la forêt, une forêt primaire, vierge, sauvage, dense. Pas de chemin balisé, pas de sentier, pas de carte. Lors de cette expédition, nous y sommes allés une première fois avec Franck Brehier pour effectuer la topographie de la partie aérienne et une seconde fois avec Alan Warild, un grand spéléologue australien. La quantité de matériel est réduite au strict nécessaire et nous progressons difficilement au travers des branches, des racines, d’un sol instable et pleins de surprises. Nous parvenons dans la grotte et je m’équipe rapidement dans le noir, sur un balcon surplombant la vasque dans laquelle je vais m’immerger. La roche est richement décorée par les fameux coups de gouges et sa texture est vraiment très belle. La tourbe présente en surface et la nature des sols donnent une couleur de thé fumé à l’eau. La visibilité reste excellente mais avec une eau teintée. Je plonge en combinaison (très) humide, avec deux bouteilles de 6 litres et une de 4 litres. Je franchis un premier siphon, très court pour accéder un peu plus loin dans une petite salle. Je sors de l’eau et je rejoins le deuxième siphon en quelques secondes. Il s’enfonce, trop rapidement dans la roche. Ma vieille combinaison achetée d’occasion, il y a quelques années me protège bien peu du froid très mordant. J’arrive dans la zone des quarante mètres, dans une sorte de petite salle et un peu plus loin, la galerie continue, vers le bas, encore. Ici, la civilisation se trouve vraiment très loin et la sensation d’isolement s’accentue assez nettement. L’excitation de la découverte me pousse à continuer, à avancer encore. Mais la raison me rappelle à juste titre que l’aiguille de mes manomètres se situe déjà bien en dessous de la limite raisonnable. A contre cœur, j’entame la remontée et comme il se doit, j’effectue les relevés topographiques, malgré les tremblements et une furieuse envie de retrouver un peu de chaleur. Alan m’attend patiemment à la sortie du siphon, destin ingrat des porteurs spéléos et de tous ceux qui ne plongent pas. Je range le matériel dans les gros kits, je me change et je quitte cette combinaison glacée. La marche et le portage dans la forêt me réchaufferont bien assez vite. L’une des grandes particularités de cette forêt réside dans le fait que vous marchez non pas sur un sol dur, mais sur un enchevêtrement de racines, de branches, de mousses, au-dessus, bien au-dessus du vrai sol, de la terre ferme. Le sol est invisible, recouvert par tout cet enchevêtrement anarchique. Un jour, je n’ai pas posé le pieds au bon endroit et mon pied, puis ma jambe tout entière se sont enfoncées à travers le sol suspendu, dans un trou noir mystérieux. Nous retrouvons notre véhicule aquatique et nous repartons vers la base de Guarello qui accueille cette expédition, dans un luxe inouï. Depuis, les camps de bases se sont déportés sur d’autres parties de l’archipel de Madré Dios et les cabanes construites pour l’occasion offre un confort beaucoup plus sommaire.

Résurgence des Lobos
Bases